Traversée à ski en Pays Same (intégrale Laponie)

Prem Norvege.png

Traversée de plus de 550km effectuée du 19 février au 12 mars 2014.

Liste d'équipement

Itinéraire (situé à 350km au nord du cercle arctique):

En bleu nos bivouacs, vous remarquerez un léger problème les premiers jours… Nous avons pourtant fait autant d’efforts que les suivants… 

Récit

J-1:

Je retrouve Yann le soir à l’auberge de jeunesse St Christopher située gare du Nord pour faciliter le trajet jusqu’à l’aéroport CDG le lendemain matin. Nous avons le bagage commun à faire et à voir des détails comme l’itinéraire que l’on va suivre. La ville de départ et celle d’arrivée sont connues, Tromso et Kirkenes, c’est à peu près tout.

On s’étale à 23h dans le salon et comme d’hab, une petite merveille est réalisée avec du carton, des sacs poubelles et une bonne dose de scotch. Pas évident d’emballer deux chariots à roulette, deux paires de ski, une pulka et pas loin de quarante kilos de nourriture.

Le reste des équipements est bourré dans les sacs à dos. Nous finissons à presque 2h du mat, nous parlerons de l’itinéraire dans l’avion !..

J0:

Après une escale à Oslo nous arrivons à Tromso à 18h45. Pourquoi cette ville ? Parce que plus haut il y a la côte et que plus bas ce n’est plus vraiment le Grand Nord 🙂 Nous avons dans l’idée de rejoindre Kirkenes, pile de l’autre coté, en louvoyant entre le 69eme et le 70eme parallèle.

Nous nous répartissons les taches, je partirai à pied chercher le gaz pendant que Yann récupérera les bagages et commencera à les organiser. Il nous reste très peu de temps, les commerces ne sont pas à coté et ils vont fermer. J’ai imprimé un vague plan et après un premier échec à l’Intersport qui n’existe plus, je trouve le Jekta Storsenter avec un magasin de rando, le rayon est vidé avec l’achat de 6 cartouches de gaz grands modèles, 4kg en tout, ouch…

De retour à l’aéroport à 20h passées, nous finissons de ranger. La majorité de la nourriture sur les chariots à cause du poids, le reste dans les sacs de respectivement 75 et 65L. Malgré des listes de base extrêmement légères pour les conditions prévues, ils sont bien pleins. Je manque d’arracher le plafond en enfilant mon sac avec les skis dessus… Se baisser, sortir doucement et courbé, à retenir.

Nous marchons jusqu’à une route fréquentée et commençons le stop vers 21h. Un peu plus de 90km à faire pour rejoindre le début du projet. Il fait nuit, nous sommes deux hommes encapuchonnés à cause du froid avec de gros sacs, des skis, deux charriots. Toutes les chances sont de notre coté.

Pourtant un type finit par nous prendre et nous amène de l’autre côté du grand pont, sur la E8 que nous voulons emprunter jusqu’à destination. S’en suit deux longues attentes dans un froid de plus en plus mordant, à la sortie d’un rond point puis à un arrêt de bus au milieu de nulle part.

La nuit est bien avancée mais déjà 70km de parcourus, nous marchons encore trois quarts d’heure pour trouver un lieu de bivouac à Nordkjosbotn. Il est une heure du matin, montage express de la tente à coté d’une rivière gelée.

J1:

Départ de bonne heure après une très courte nuit, nous n’avons que 20 jours à partir de maintenant pour traverser intégralement la Laponie.

Mais c’était sans compter les 2h d’attente sur le bord de la route… Finalement un vieux monsieur arrête sa camionnette, il ne parle pas un mot d’anglais mais a l’air plutôt heureux de repartir avec les deux charriots. Nous mettons en place notre mini pulka faite maison et la chargeons de nourriture. Dernière attente de stop, c’est une dame sans aucune place dans sa voiture qui s’arrête, je monte derrière, Yann me met tout sur les genoux et j’essaye de ne pas éborgner le gamin sur son réhausseur avec les skis…

Nous arrivons enfin à Oteren, départ du projet, tout au bout du fjord de Lyngen, dernier accès à la mer.

La matinée étant foutue, autant aller jusqu’au bout, nous finissons à la supérette du coin. Puis on se pèle dehors… On s’accroche à la civilisation en squattant le micro-onde. Dernier Coca pour Yann, une salade de patate vient avec nous, super utile avec déjà 20kg de bouffe chacun.

Marche d’un quart d’heure en tractant la pulka sur la route, le devant des patins en bois diminue de moitié. 14h, la rivière glacée Singalanjoki, départ pour de bon, skis aux pieds. Beaucoup de méandres avant de récupérer la route gelée qui va vers Paras/Rognli. Nous perdons la lutte contre les buissons, inutile d’essayer de couper par la berge, d’autant plus que nous nous enfonçons malgré les skis.

A intervalle régulier, nous faisons connaissance avec les trous de fouilles laissés par les élans et les rennes, une sacrée plaie pour progresser. Le soleil se couche sur les montagnes alentours. Des habitations éparses. Nous marchons longtemps à la frontale pour rattraper la matinée avant de poser le bivouac dans une clairière.

J2:

Réveil au milieu des montagnes. Nous sommes rodés aux bivouacs hivernaux et la routine est déjà en place. L’eau est conservée dans les sacs de couchage, avec l’huile, la cartouche de gaz et l’électronique, le petit dej est avalé couché au chaud, le matos est dispersé un peu partout dans la tente mais vite rangé. Les chaussures sont fraiches mais peu humides donc non rigides malgré la température extérieure avoisinant les -20.

Nous poursuivons la route jusqu’à un genre de camping « Paras, Rognli ». Un panneau indique la bonne direction et en plus il y a une trace de moto neige ! Nous y allons donc gaiement (c’est une image hein, on a 20kg sur le dos, une pulka à tracter et il pèle assez pour que le moindre carré de peau exposé fasse la gueule).

1h de ski, une pause pour ajuster les fringues et boire un coup, fin de la piste. Le hors sentier est impossible à cet endroit mais, enthousiastes, la rivière gelée semble accueillante. Ce sentiment s’amenuise au fur et à mesure que les crevasses s’agrandissent, que les murmures de l’eau s’amplifient, que les parois rocheuses gagnent en hauteur.

Au détour d’un méandre, le canyon est encombré d’un amoncellement de plaque de glace et de troncs. Je pars en avant pour trouver un passage, l’eau est libre par endroit et la glace d’autant plus fine. C’est inextricable. Début des emmerdes, impossible de revenir sur nos pas, nous allons devoir escalader un des cotés en espérant trouver mieux au dessus.

La pente est raide, chaque marche doit être soigneusement taillée puis tassée avant de mettre tout le poids dessus. Deux aller-retours sont nécessaires pour monter le sac et les skis puis la pulka. Reprise de souffle dans le haut de la pente, posés sur une souche enneigée. Manger un bout, sortir la neige des godasses, reficeler la pulka.

Le terrain est torturé comme nous ne pouvions l’imaginer au regard des cartes: les canyons s’enchainent, des brèches béantes cisaillent ce flanc de rocher. Ce sont des aller-retours permanent pour trouver un passage, pour hisser la pulka après avoir tassé des marches pour grimper skis aux pieds. Ces derniers sont à la peine malgré les peaux, ce n’est plus du tout leur domaine de jeu.

Des rennes nous précèdent et parfois même montrent le chemin à suivre. Cette vallée n’est jamais parcourue en hiver, euphorie entre deux souffrances.

Finalement, cela ne passe vraiment plus avec la pulka: la décharger et tout porter. Nous progressons avec plus de 25kg sur le dos, grappiller encore quelques mètres pour soulager le lendemain.

Un peu plus d’une heure plus tard, nous arrivons sur un petit replat, un creux, bivouac. Un peu de terrassement pour rendre l’endroit accueillant, la tente est montée rapidement et dans la foulée la première tournée de thé est lancée.

J3:

Quelle nuit de merde ! Pas mal de vent et de la neige s’est infiltrée à travers la moustiquaire. J’ai passé la nuit à me recroqueviller dans l’espace à peu près épargné. Nos affaires sont recouvertes de glace. On improvisera plus tard.

Départ face aux immenses cascades de glace du flanc opposé. Nous avons décidé hier soir qu’il n’était pas tenable de continuer avec autant de poids sur le dos sur un terrain aussi difficile, nous allons réutiliser la pulka mais en l’allégeant de moitié. Nous porterons le reste.

L’aire de jeu n’a pas changé mais les failles se ramifient, s’agrandissent. Il serait possible de circuler à l’intérieur si nous trouvions un moyen de descendre les 40m verticaux. Un pont de neige immense s’étend au dessus d’un de ces canyons. Impossible de le contourner. Sur 20m de large et autant de long, entouré de vide des deux cotés, il donne pourtant confiance. Nous passons l’un après l’autre.

Notre rythme de moins d’1km/h nous laisse le temps de profiter de cette vallée. Au fur et à mesure que nous la remontons, elle s’assagit. On casse l’avant bombé de la pulka.

Sur la carte est indiqué un point qui pourrait être une cabane. Regain de motivation bienvenu car la pulka fait maintenant sous-marin. Elle ne peut plus remonter à la surface et nous tractons un amoncellement de neige devant elle. L’un a le boulot éreintant de faire la trace dans la neige épaisse quand l’autre s’épuise, courbé, à tracter.

La vallée a laissé place à une large rivière gelée recouverte d’ile et de neige. Enfin du plat. Nous passons à travers et tombons jusqu’aux genoux dans une soupe dense, nous essayons de rejoindre le bord en vitesse mais la fine pellicule casse en même temps que nous pataugeons. Etrangement, cette glace pilée peu liquide met du temps à traverser nos chaussures.

Nous continuons tard, l’espoir d’un feu de bois. Progression à la frontales, la cabane est introuvable, elle devrait pourtant être là ! Bivouac près d’arbres maigres sensés nous protéger un peu du vent. 5 km parcourus à vol d’oiseau en plus de 10h, pas mal.

J4:

Nuit fraiche dans des affaires humides. Levée de soleil sur les bouleaux rabougris, nous sommes admiratifs. 5 minutes plus tard nous voyons la cabane, 10 de plus et nous y sommes. Fin de la journée de ski. Je pars couper du bois. Yann a vraiment passé une mauvaise nuit, il est transi. Il aurait suffit de trouver la cabane hier pour éviter ça, à la place, on a dormi juste à coté..

C’est un abri de chasse rudimentaire: un vrai palace. Des peaux de rennes accueillent Yann dans le lit. Une table, une gaziniere, un épais poêle et des étagères remplies de bric à brac. Le feu met du temps à partir, le poêle glacé pompe toute son énergie. Les affaires sont étalées pour séchage, la neige fond doucement dans les popotes. Les gourdes remplies d’eau bouillante sont insérées dans les sacs de couchage tandis que nous enchainons les tournées de thé et les repas divers.

La pulka est raccourcie et un nouveau bec est créé. Séchés, réchauffés, rassasiés, à 16h nous discutons. Rester ici et repartir en forme demain. Partir maintenant et avancer quelques heures. Nous ne savons pas ce qui nous attend plus loin et nous avons pris du retard sur nos prévisions. Départ. Fait froid dehors…

Le terrain est plus facile et la pulka glisse un peu mieux. Si nous avançons bien, il se pourrait que l’on arrive à un point où il y aurait un autre abri. La nuit tombe, à la frontale une tache sombre à 200m se dessine sur le flanc de la colline. Cabane ? Je vais voir, yes, il y en a même trois ! Elles sont toutes solidement fermées. Nous continuons à skier sur ce qui semble être une ancienne trace de moto-neige, première marque d’activité humaine depuis le départ.

Nous sommes à peu près en forme et notre première aurore boréale égaye cette soirée. Arrivée à la fin de la trace après 3h dehors, excuse pour poser la tente.

J5:

De notre petit promontoire, nous avons une vue dégagée sur l’itinéraire: c’est un creux de vallée assez chargé en bouleaux.

En bientôt 1000km de SRN sur presque 2 ans, nous avions déjà connu des conditions de neige difficiles. Mais celles-ci sont indéniablement les pires. La neige colle extraordinairement bien à nos skis et fait nouveau, même à nos bâtons. Nous charrions à chaque pas un patin de neige de 30cm d’épaisseur et un demi kilo au bout des bâtons. Taper les skis à chaque pas ne marche plus.

Et que dire de la pulka ? L’insulter ? La frapper ? De toute façon elle s’en fout elle est planquée sous la neige… Presque 2km à l’heure, impossible de faire plus de 50m sans prendre une pause.

Peu avant 14h nous entendons des bruits de moteur, au loin, des points noirs se déplacent à vive allure. Excellente nouvelle, nous doutions que le lac soit suffisamment gelé pour skier dessus.

Encore deux bons kilomètres de brasse, ça y’est nous voyons la trace, je tombe à genoux, exténué par cette foutue merde à tracter, la gorge serrée. Encore 20m d’effort, la trace, Yann reprend la pulka, nous glissons enfin.
Le lac est grand mais sa rive nous parait chaque fois toute proche, jeu des immensités blanches. Au bout, un peu plus à l’est que notre itinéraire, le village de Saananmaja, promesse d’une auberge et d’un repas gargantuesque. Longue hésitation, on repousse l’invitation.

Nous accostons après 2h de traversée. Encore un peu de brasse au milieu des bouleaux pour trouver un lieu assez dégagé pour accueillir la tente. 

 

J6:

Départ difficile du sous-bois, on s’enfonce mais ça ne colle pas. Nous devrions tomber sur une piste de moto-neige en tirant plein nord. Le terrain est accidenté, conversions dans la neige profonde pour passer les talus, fossés et autres trous.

La piste est bien là, euphorie toujours renouvelée quand nous pouvons enchainer deux pas sans nous effondrer. Le soleil apparait, les zips sont ouverts en grand, séchage. Un désert blanc s’ouvre peu à peu à nous. Les arbustes disparaissent. Plus nous avançons et plus nous retrouvons les sensations vécues en Islande, ces immensités blanches vallonnées, plus rien à penser, juste avancer silencieusement, profiter.

Le vent s’est pourtant levé, et quand nous atteignons la trace de moto-neige qui mène à la cabane de Terbmisjarvi, il est assez fort pour que les matelas deviennent voiles. Avancer sans effort, rêve de voile de traction, prochain projet ?

Le poêle ronronne assez rapidement, puis c’est l’enchainement habituel, la neige est récoltée et mise à fondre, le thé infuse, la purée se réhydrate et le réveil est enclenché pour que la sieste ne soit pas nuit.

Nous repartons à la tombée du jour, l’itinéraire réfléchi dans la cabane est assez simple et nous devrions pouvoir le suivre à la frontale. La qualité de neige est parfaite, les montées paraissent courtes et les descentes longues à souhait. Nous filons à vive allure et en 4h nous couvrons pas loin de 25km.

A la lueur des frontales, une forme apparait sur notre droite, un bouquet d’arbustes ? Non, une petite cabane. Elle n’est pas répertoriée sur notre carte, il s’agit d’un abri pour les éleveurs de rennes. Ce n’est pas le grand luxe mais il y a tout ce qu’il faut, deux lits, une gaziniere et des paquets de pâtes.. Repus et satisfaits de l’avancée du jour, le sommeil est facile à trouver.

J7:

Le soleil se lève quand nous partons, un éleveur Same est déjà à la tache et rassemble son troupeau. L’itinéraire du jour alterne entre leurs traces de moto-neige et hors sentiers pour aller dans la direction souhaitée, à l’est.

Préoccupés par les errements du début, nous ne pensons plus être en mesure de rallier Kirkenes par nos propres moyens dans le temps imparti. C’est un équilibre difficile entre augmenter les distances journalières et conserver suffisamment de forme pour tenir encore 2 semaines. Et cette crainte constante d’un nouvel épisode de neige difficile…

Faire le mieux possible chaque jour et continuer à skier bien après que l’envie du bivouac se manifeste. La beauté des lieux ne peut que nous y aider.

La glisse est facile aujourd’hui, le soleil présent en matinée s’estompe et le brouillard s’installe, les fourrures givrent doucement, ambiance fantasmagorique. A bientôt 19h30, la nuit est tombée depuis longtemps, une cabane devrait être dans les parages. La carte au 1/400.000 n’est pas d’un grand secours. Le GPS peut être ? Sa carte routière n’indique rien, il nous permet tout au plus de nous situer en comparant la forme des lacs avec la carte. Frontale à fond, nous scrutons les environs, nous explorons les reliques de traces de moto-neiges quand elles bifurquent puis nous revenons sur notre itinéraire. Enfin c’est la bonne trace, une forme plus sombre que les autres se détache, une cabane avec terrasse.

Yann boite, ampoules sous les deux pieds. Il s’écroule sur un des matelas et s’endort aussitôt. Nous avons vraiment poussé aujourd’hui. Le repas est préparé vite fait. Le temps que la tension s’évacue, l’appétit revient au fur et à mesure que la pièce se réchauffe. Les flocons d’avoine trouvés sur place sont une bénédiction. C’est notre première vraie nuit en cabane chauffée. Avec une porte qui ferme, pas comme la veille..

J8:

Un événement important aujourd’hui. Apres une semaine à supporter l’ordure glissante, nous avons consommé assez de nourriture pour tout porter, la pulka est abandonnée à la cabane. 20kg dans le sac, prix de la liberté.

Après 2km de hors sentier, nous devrions tomber sur une piste de moto-neige puis faire une bonne journée et peut être même atteindre la ville de Kautokeino. Apres cette bonne nuit, ce sera du gâteau.

En vrai, on perd espoir après 2km. 2km parcourus en 2h. 2h de brassage dans une neige légère et profonde. Et cette putain de piste introuvable, obligés de tirer tout droit à la boussole, de faire l’équilibriste sur les poteaux de la frontière norvégienne. Rien pas une trace à l’horizon, on scrute la carte, le GPS, la carte, l’horizon, rien.

Yann a les pieds explosés à cause de la journée de hier, je fais la trace et une douleur lancinante grandie à ma cuisse gauche type déchirure musculaire. Forcement, ça n’a rien de naturel de soulever 5kg de merde blanche collée puis de s’enfoncer 40cm plus loin, de recommencer pendant des heures et des heures. Tiens, une grande étendue plate, enfin ! Mare de ces putains d’arbustes à contourner, mais y’a jamais d’incendie dans ce pays pour raser tout ça ?! Tiens, l’est marron ce lac, jamais vu ça avant, CRAC, ha putain mais c’est un marais pas glacé ! Reculer ?! Ha mais nan, ça recule vachement mal un ski, surtout quand il est déjà dessous la glace.. Ok avancer, ha m’est c’est que ça tient pas non plus devant ! Ok, fuir, vite avant que l’eau rentre trop dans les godasses. Croiser les doigts pour que ça ne soit pas plus profond. Rejoindre la berge, regarder derrière, se dire que le pote va avoir vu la scène et compris qu’il fallait contourner, ha bha non, il court aussi dans le marais.. L’équipe parfaite, pas un pour rattraper l’autre.

7h pour 10km. 7h pour parcourir 10km, une moyenne de 1,5km à l’heure. Et après certains osent dire que nous allons trop vite pour profiter du paysage ?!

Enfin, quelques maisons apparaissent, le hameau de Goahteluoppal, personne, une cabane a l’air abandonné, la porte est ouverte, nous avons vraiment besoin d’une pause.

1h plus tard il est temps de partir, je tire la gueule, j’ai mal au point de galérer 5 minutes entières à mettre mes fixes, impossible de plier ma cuisse sans douleurs. Il faut pourtant rattraper tout ce temps perdu. Une ancienne trace de moto-neige va à peu prés là où nous voulons, plus le courage de brasser, on la suit. Un chien a couru dans cette trace, j’occupe mon esprit à regarder la forme des coussinets… Le paysage défile un peu plus vite, c’est agréable, Yann chute et casse net son bâton. Réconciliation avec les bouleaux qui nous fournissent de quoi le réparer.

Nous avançons de nuit sans trop d’entrain, la tente est posée assez rapidement. Bon gueuleton épicé pour le moral.

 

J9:

Nous suivons à la trace deux rennes. Nous avons remarqué qu’ils privilégiaient les pistes déjà faites et que suivre leur emprunte assurait une meilleure glisse du fait de la neige souvent plus dure se trouvant dessous. Nous débouchons sur une piste de moto-neige qui descend jusqu’au lit d’une rivière. Celle-ci va jusqu’à Kautokeino, nous avons l’impression de progresser vite mais les nombreux méandres grèvent notre avancement, au final, on en a marre, c’est long et monotone.

Arrivée à Kautokeino, nous demandons à la première personne croisée des infos sur un hébergement (haa une douche !) et un supermarché (Yann a un souci de dépendance au Coca). C’est un allemand qui nous trouve une cabine pour 600 couronnes. On sympathise, il nous montre la ville et nous accompagne à la mairie où nous cherchons des infos sur la suite de l’itinéraire. Quelques courses plus tard, soirée tous les trois autour d’une sorte de chili con carne bien copieux et de bières régionales.

J10:

Départ bien douché à 11h pour Avzi, on se plante d’itinéraire en quittant la chambre. 2h30 plus tard nous avons couvert les 12km de route, épaules en vrac, sacs lourds avec les skis dessus. Une piste de moto-neige part dans la bonne direction, terrain vallonné agréable.

Un peu plus loin, un immense troupeau de rennes. Très bovins comme animal avec surement une vue basse, dès qu’on s’arrête de bouger, eux aussi, amusant. Peu farouches, ils nous laissent approcher doucement, le soleil décline tandis que nous continuons notre reportage animalier.

Comme nous l’avons fait les jours précédents, quand nous avançons peu le matin, nous essayons de continuer tard, à la frontale. Je me motive en me disant « à la prochaine foret, on s’arrête », c’est également ce que je dis à Yann qui grogne un peu « mais si tu vois là las, c’est un peu plus sombre, c’est une forêt » « fait nuit, on voit pas à plus de 20m » « y’a du vent, on sera mieux protégé derrière des arbustes » « ggrmbrllr ». Le problème, c’est qu’en fait, y’a pas de foret dans les environs… On se résigne après que la énième tache sombre se soit dissipée et on pause la tente devant deux bouleaux nains..

J11:

Ces étendues blanches sont fascinantes, un éleveur Same vient à notre rencontre, il parle un anglais parfait. Il est le président des éleveurs de la région et a appris l’anglais dans la toundra russe où il dirigeait aussi un groupement d’éleveurs. On bavarde sur son métier et son pays « j’ai passé mon enfance à rassembler les rennes à ski et nous avons été les premiers à les abandonner pour les moto-neiges ». Il nous relate l’engouement des jeunes pour ce métier.

La tente est montée pour la pause, trop froid pour s’arrêter confortablement sans. Petite sieste.

Plusieurs rencontres de nuit avec des Sames, ils viennent nous voir dès qu’ils aperçoivent nos frontales. A chaque conversation ils nous glissent les questions de sécurité importantes (abri ? carte ? fatigue ?). L’un d’eux nous dit qu’il a déjà aperçu des skieurs ici, « ha ouai ? Il y a combien de jours ? » « ha nan mais il y a deux ans au moins ».. ! Nous obtenons plusieurs infos sur l’itinéraire à suivre, parfois un peu contradictoires, le dernier nous dit qu’il vient d’à peu près là où nous souhaitons aller et que nous pouvons suivre sa trace.

La nuit avance, il tombe une fine neige qui recouvre rapidement l’empreinte peu profonde. On avance maintenant à la boussole et aucun coin semble propice pour le bivouac, pas d’arbre, pas de creux, vent fort. Finalement pas le choix, beau plat bien exposé, tas de bloc pour s’abriter, l’entrainement en Islande paye..

 

J12:

Nuit agitée, toujours pas de trace à l’horizon, le terrain est correct, la vue dégagée, bon rythme. Une cabane sur ski domine les environs de son promontoire, point carte, une colline au loin servira de repère. Je me vautre copieusement à la descente.

Les heures s’égrènent dans ces paysages sans fin, la solitude semble plus palpable ici. La progression devient difficile à mesure que nos skis coulent dans l’épaisseur blanche. Et ces rennes qui creusent partout, plus d’un mètre par endroit, tout ces cratères, tant de détours pour les éviter, trouver un passage, et ces arbustes partout, le plaisir masochiste du hors sentiers..

On débouche sur une série de petits lacs, des SCHROUMPF sourds qui irradient les alentours égayent certains posés de ski, le bruit qui précède normalement le CRAC de la plaque qui part ou de la glace qui s’ouvre, haut le coeur à répétition, la berge parait subitement très loin.

Il fait nuit depuis déjà trop longtemps, la neige profonde et légère est une plaie pour poser la tente, même tassée avec les skis, le pied seul descend jusqu’aux genoux. Autant mettre à profit les trous de renne, en agrandir un et dormir dedans.

J13:

Froid intense ce matin, économiser les gestes, être efficace et ordonné, surtout une fois sorti de la tente. Virer les arceaux, secouer grossièrement l’ensemble, essayer de refiler au collègue la compression de la tente dans son sac de stockage, le truc chiant qui anesthésie 8 doigts en 30 secondes. Dégager la glace qui s’est formée dans les fixes et partir vite avant que les orteils fassent trop la gueule.

Marre de patauger, la première trace de moto-neige croisée fera l’affaire, elle nous mène jusqu’à une habitation. Nous ne savons que très vaguement où nous sommes. C’est une jeune femme qui nous ouvre, 20°C à l’intérieur, ses deux enfants jouent, elle ne peut nous aider à nous repérer, son mari éleveur va rentrer d’une minute à l’autre, nous déclinons le café et allons l’attendre dehors.

Ils sont au milieu de nulle part, tout le confort d’un poêle et de larges fenêtres donnant sur la plaine en contre-bas. A perte de vue ce territoire réservé uniquement au pâturage des rennes. Il ferait bon vivre ici.

Son mari, en habit traditionnel Same, nous situe très exactement et nous indique que le chemin que nous avons imaginé est impraticable, barré par plusieurs canyons. Il y a un passage étroit qui mène à la bonne rivière, celle que nous pourrons suivre jusqu’à Angeli, encore à plusieurs dizaines de kilomètre.

Nous partons à la boussole dans la direction indiquée, les rennes sont nombreux ici et le dédale des trous de fouilles n’en est que plus compliqué. 1h plus tard, un ronronnement de moto-neige, l’éleveur avec qui nous avons discuté nous interpelle, nous ne sommes pas au bon endroit. Puis la phrase surréaliste: « suivez ma trace de moto-neige, je vais vous conduire là où il faut ».

Les trous de rennes sont damés et la direction toute indiquée, c’est un rêve, difficile d’y croire et pourtant nous filons dans la trace fraiche, le paysage devient plus beau, le soleil plus brillant et on se prend même à aimer les rennes qui gambadent non loin de nous.. Changement énorme, les arbres réapparaissent doucement, nous venons de franchir un cap dans cette traversée.

La trace fait une grande boucle et des flèches sont dessinées au sol. Ces gens sont vraiment particuliers, quand nous avons croisé ces éleveurs en pleine nuit, il était aisé de sentir que si nous évoquions le moindre souci, nous aurions le droit au transfert direct chez eux. Nous ne sommes que des touristes et pourtant nous avons droit à un déploiement d’attention hors du commun, c’est un immense plaisir que d’avoir pu les côtoyer.

Nous continuons jusqu’à la rivière, libre par endroit, gelée à d’autre, une trace de moto-neige s’y engouffre mais elle est ancienne et nous découvrons vite qu’elle n’est pas sure. Je passe à travers au moment où elle s’approche de la berge, pas trop de fond, je me dégage rapidement et limite l’entrée d’eau dans les chaussures, c’est froid tout de même…

La berge est encombrée de végétation, impraticable, la couche de glace sur la rivière est fine, nous nous écartons l’un de l’autre, tout le jeu consiste à trouver les passages les plus surs, loin des zones ouvertes. La nuit tombe, le jeu devient lugubre, la cabane de Helligskogstua permet de reporter au lendemain.

J14:

Nous continuons de suivre la rivière jusqu’au hameau d’Angeli. Skis sur le dos, nous marchons sur la route enneigée qui mène à Inari. Nous continuons tard pour rejoindre la cabane de Heikkilla mais elle reste introuvable malgré plusieurs excursions dans la forêt sur des chemins de traverse. La tente est montée sur une trace de moto-neige, histoire de nous éviter du terrassement après ces 50 à 55km parcourus.

J15:

Inari est atteint en fin de matinée, direction l’épicerie pour des trucs plaisirs à manger de suite et un paquet d’un kilo de flocon d’avoine !

Grace aux bonnes journées précédentes, nous avons partiellement rattrapé la galère des premiers jours. Poser le pied sur le lac à J15 signifie qu’en continuant ce rythme, nous avons une chance d’atteindre Kirkenes nous même. Mais aucun droit à un quelconque relâchement, les frontales vont encore chauffées jusqu’à tard.

La carte indique une cabane au N-NE, celle de Pielppajarvi, ce n’est pas exactement notre route, mais un abri en dur permet de partir plus vite et plus tôt le matin. Notre carte n’ayant aucun détail, comme d’hab, nous allons tout droit à la boussole. Joyeux pataugeage dans la forêt et les trous de fouilles, on monte sur les hauteurs, vue dégagée sur le lac d’Inari.

La nuit tombe, le faisceau des lampes fait briller les yeux des rennes au loin. La cabane n’est pas évidente à trouver, à l’intersection de deux lacs, une trace de moto-neige nous permet de l’atteindre. Une église tout en bois est là également. La cabane est grande, pas de lit, mais avec cheminée et surtout il y a un sauna dehors !

J16:

Redescente au lac, tous les trous de rennes rendent le parcours pénible et long. Mais une fois sur l’étendue plane, on profite enfin de la glisse des skis. Pour s’abriter du vent à la pause, nous accostons sur une petite île. La journée s’égrène, les kilomètres s’accumulent, nous cherchons la cabane de Kahkusaari pour la seconde pause de la journée. Elle est normalement située dans un méandre du bord du lac, nous nous séparons, je la vois au loin, mais Yann est trop éloigné et y aller va nous prendre trop de temps. Nous continuons et faisons la pause assis sur nos sacs.

Planter la tente sur le lac est compliqué, la couche de neige est fine et n’a pas de tenue. Il faudrait des broches à glace.. Nous sommes très loin de la rive, une masse sombre se détache au loin dans la pénombre, une ile ? Avancer de nuit dans ce décor est surprenant, le manque de repères est notable, la rive met un temps fou à se rapprocher. Enfin nous accostons, bivouac près d’une balise à bateau.

J17:

On émerge tard, 7h, il pleut. Le premier réveil plus tôt nous ayant permis de constater cet état de fait et l’impossibilité de partir. Une cabane n’est pas trop loin, c’est jouable. Sans, il aurait été trop risqué de se tremper et nous aurions dû attendre dans la tente que la situation s’améliore.

Pas mal de vent, pluie à l’horizontale, 5h sans pause, impossible de s’arrêter, la visibilité médiocre et l’absence de repère nuit à notre orientation. 25km plus tard nous arrivons à la cabane de Pisteriniemi complètement détrempés, les pieds baignent dans les chaussures malgré les pantalons imper, les couches du haut sont dans le même état, toujours ce foutu dilemme: trempé par la pluie ou la transpiration ?

La cabane dispose d’une cheminée et d’un poêle, les deux sont lancés rapidement, tout est étendue, le fond des sacs en mode baignoire.. On enchaine les repas chauds, petite sieste, il pleut toujours. La prochaine cabane est à 6h de ski, il est 18h, c’est dans nos cordes, ce sera sympa de faire autant de route de nuit. On s’équipe, 15m dehors, neige fondue, toujours autant de vent, on re-rentre.

3 options: braver la pluie et arriver trempés vers minuit à la prochaine cabane. Re-étendre toutes les affaires, allumer le feu, etc, dodo vers 2h, le départ le lendemain sera difficile. On part comme d’hab vers 6-7h mais ça sera pour une grosse journée, on vise un lieu dit à 35km en ligne droite. On part vers les 3 ou 4h du matin, on arrive autour de 10h à la prochaine cabane et on a du temps pour se sécher et se reposer, tout en ayant assez de marge pour atteindre notre objectif.

Va pour la troisième.

J18:

Départ à la frontale à 4h, bon rythme grâce aux essais culinaires de la veille. Lever de soleil grandiose, on prend le temps de l’admirer. Arrivée à la cabane de Tshuolistaipale en 5h30. La météo s’est améliorée, rien à sécher, petite sieste (j’ai l’impression d’écrire ça souvent).

L’idée est de rester sur l’eau en partant au Nord Est, des traces de moto-neige facilitent la glisse. Puis elles tournent, nous, non. Plus rien, plus une trace de passage, génial. Le soleil baisse à l’horizon, notre carte comporte un point noir, une cabane ? Arrivée au bout de ce bras d’eau, nous fouillons chaque hanse de Jarvenpaa, rien. Nous bivouaquons entre deux petits lacs gelés, difficile de s’engager plus de nuit, autant attendre le jour.

 

J19:

Nous trouvons des vieux poteaux semblant indiqués un chemin, ils partent plus ou moins dans la bonne direction, nous les suivons. Le paysage est vraiment beau, alertance de petits lacs, de forêts, de balades sur les berges de petites rivières, cela nous change de la monotonie du lac d’Inari. Difficile de suivre notre parcours sur la carte tellement nous virons dans tous les sens, on tombe sur une cabane, la carte n’indique pourtant rien par ici. Petite, on rentre, une chambre unique, seconde porte, un sauna ! Ok, pause ici.

Nous profitons des lieux, thé en terrasse, sauna, repas. Ca serait drôle d’aller dans le lac à coté après le second sauna. Muni d’une hache, je commence à creuser le trou de la baignade, moteur de moto-neige, il ne parle pas un brin d’anglais, la soixantaine, fait des grands gestes et tire la gueule. Il part à la cabane. Je retrouve Yann, on ne comprend pas. Il revient avec son téléphone, c’est un de ses amis qui nous parle, nous sommes apparemment chez ce monsieur, dans la cabane qu’il loue. Si nous voulons rester, il faut payer. Le type n’a vraiment pas l’air commode, on plie bagage.

On continue le chemin aux vieux piquets, toujours aussi beau mais difficile à suivre car il y a parfois de très long vide entre chaque indication et aucune trace au sol. La glace est fragile, beaucoup de craquement, mauvais signe, la berge reste impraticable. Au bout d’un petit lac, l’itinéraire est de nouveau introuvable. Près de la rive, mon ski passe à travers, un pied à l’eau, c’est froid. Montée d’adrénaline, espérer que le second ski va tenir.. Ok se tirer de là, vite.

Il fait nuit, énième doute sur le chemin à suivre malgré que des traces de moto-neige soient réapparues. La tente est posée et un petit feu est allumé à coté.

J20:

Le chemin continue, l’eau est de plus en plus libre, les poteaux ont disparu, on suit la trouée dans la végétation, passage aux cabanes fermées de Pakanajoki. Juste derrière, une rivière à passer, la glace n’inspire vraiment pas confiance, je retire la ventrale de mon sac et place mes bâtons horizontalement à la surface, skis légèrement écartés, le temps parait long.

Le soleil apparait, nous passons la frontière norvégienne, une piste est atteinte rapidement, c’est là que passe la plus longue course de chiens de traineau d’Europe, la Finnmarksløpet. Longue pause sous la tente, nous avons réussi, nous serons à Kirkenes dans la soirée. Plus qu’à apprécier ces derniers moments..

Encore quelques kilomètres de ski, puis c’est la descente vers Munkerfjord, nous retrouvons la mer après l’avoir quitté il y a exactement 20 jours: de la mer de Norvège à la mer de Barents.

Une route déneigée, nous n’en avons croisé que trois durant tout ce périple, la deuxième voiture s’arrête, un charpentier, il nous dépose à Kirkenes. Quelques courses pour fêter ça et trouver de quoi emballer les skis. Nous sommes crevés, le stop est difficile de nuit, 1h d’attente puis nous sommes déposés à l’aéroport. Soirée sur place à grignoter et à se refaire le film de ces derniers jours, coucher sur le papier tous ces événements, rafistoler notre unique carte décomposée en plusieurs morceaux puis aller profiter des banquettes moelleuses. Fin d’une belle promenade hivernale.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s