KayaSki dans les Alpes de Lyngen

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Le projet:

Sur le papier, assez simple, charger notre matériel de ski alpinisme sur des kayaks et traverser les Alpes de Lyngen en gravissant des sommets au passage. Comment en arrive t’on à une idée pareille ? Aucun souvenir, surement une plaisanterie. A l’idée de base se greffe rapidement quelques problématiques, nous serons au dessus du cercle arctique, dans une eau autour de 5°C et même si notre optimisation du matériel est sans pareille, il en faudra tout de même quelques kilos, au moins 30 de nourriture et de quoi bivouaquer chaque soir.

Pour le trajet, nous avions laissé de coté l’Islande pour nous concentrer sur les Alpes de Lyngen, et plus particulièrement sur la zone autour de Tromso, avec l’aéroport en bord de mer que nous connaissons bien. La boucle réfléchie au début est vite abandonnée: nous aimons trop les traversées. Une ville à proximité avec un aéroport ? Alta ? C’est loin… Suffira de pagayer plus… Bon, ok.

Le dessin consistera donc à tracer au plus court entre ces deux villes en passant dans les endroits où les montagnes plongent dans la mer, faudrait pas oublier que l’on doit aussi faire du ski.. Il en résulte un trajet d’environ 350km et quelques menus portages, broutille ! 7km de portage c’est quoi ? Deux aller-retour ? 28km avec tout l’équipement ? Facile ! Il était effectivement minuit passé au moment de valider tout ça…

Le trajet final est identique pour la partie kayak, pour les montagnes, nous avons fait en fonction de celles qui nous paraissaient les plus attrayantes depuis la mer. On gravira ainsi 9 sommets dont un lors de la course de ski alpinisme de Langfjordrennet.

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Préparation:

Réduite au minimum, comme d’habitude, notre créneau: l’improvisation. Laisser de la place à l’imprévu, s’adapter, ne pas s’enfermer dans un schéma. C’est le gage d’une aventure réussie mais également de notre sécurité: les connaissances et la réflexion d’abord, le plan et l’équipement ensuite. Notre seule contrainte: faire notre maximum, des journées longues, des pauses courtes et toujours la volonté d’aller plus loin.

Dormir et vivre dehors par n’importe quelle température, nous savons faire, skier, grimper, escalader, idem. Reste le kayak et ce qui l’accompagne, l’humidité constante et le froid qui en résulte. Nous n’avons pas d’expérience avec ce moyen de locomotion, j’en ai fait un peu en rivière et en mer en étant plus jeune, Yann totalise une sortie en mer avec le Narak et nous avons pagayé ensemble 2 jours en descendant l’Auvezere. Mais finalement, sur le papier, cela ne nous inquiète pas trop, on devrait apprendre vite.

Donc la préparation se résumera à connaitre et à rassembler les équipements nécessaires à ce projet (combinaison sèche notamment, l’essai de celle de laboratoire ayant été peu concluant), à vérifier que les skis se placent bien sur le pont des kayaks, à trouver les sacs étanches où rentrent les chaussures de skis et à fabriquer une housse en sac poubelle pour les deux paires de skis.

A noter les conseils reçus de la part de Jean Michel de Canoe-Shop, le Narak de Yann vient de chez lui et son aide nous a été précieuse sur le choix de plusieurs pieces d’équipement. Je ne peux que recommander ses services !

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Récit (photos pour le moment):

J-1, Samedi 16 avril: Retrouvailles avec Yann en début de soirée à Charles de Gaulle, départ de bonne heure le lendemain. Toujours un calvaire pour dormir dans cet aéroport. Au terminal 2, les cartons prévus pour l’emballage des sacs sont étalés par terre, sandales en plastique au pied, on s’aménage un coin avec un banc et on profite des néons toute la nuit.

J0: Il y a des événements comme ça que l’on aura toujours du mal à imaginer et que l’on aura tendance à enjoliver avant d’y être confronter. Donc pour être clair, non, emballer 2 armatures de kayak, 2 peaux de kayak, 30kg de nourriture, 2 paires de skis et chaussures, 2 paires de crampons, 2 piolets, une corde, 2 pelles, 2 sacs de couchage, une tente, 2 matelas, 2 pagaies, 2 gilets de sauvetage, 2 combinaisons sèches, 2 sacs à dos de 70L, 2 écopes, une pompe à vidanger, des fringues de montagne et plein d’autres bricoles n’est pas quelque chose de très folichon. Heureusement que les aller-retours incessants à la balance pour en faire 4 bagages à peu près équivalent rompt la monotonie du scotchage (surtout sur la fin quand il n’y a plus le couteau et qu’il faut tout faire avec les dents).

Bref, 116kg de bagages.

Arrivée à Tromso, direction le centre-commercial sous la pluie. Dans l’ordre d’importance: coca pour Yann, pâtes et sauce tomate, cartes de la région, plein de cartouches de gaz (la confiance dans notre préparation et dans le matériel est optimum: nous avons pris un chauffage).

Fin d’aprem, l’envie de pagayer au clair de lune est assez faible, départ le lendemain, bivouac à l’aéroport.

J1: Montage des kayaks dans le parking où nous avons cuisiné la veille, on y est bien, profiter d’encore un peu de répit, nuage bas, vent, pluie. Première fois que l’on organise le matos sur et dans le kayak, surprise: tout tient. Malgré le lever à 5h, départ à 10.

Portage de l’ensemble en plusieurs allers-retours jusqu’à la berge: c’est pas partout que l’on embarque en sortant de l’aéroport. Je mets et serre toutes les fermetures et cordons possibles du gilet, passe la veste imper par dessus la combi étanche et vérifie 5 fois l’équilibre du chargement, la préparation du type remplit de confiance en lui.

Départ dans les vagues, la visibilité est correcte, l’itinéraire simple: tout droit. Plein d’optimisme, on attend moins de 2h pour décréter la pause. Mais chose inédite, vouloir ne rien faire ne s’improvise pas: où se poser, comment accoster, comment descendre d’un kayak chargé, comment va t’on repartir, etc. Et seconde chose nouvelle, la pause n’a absolument rien de réconfortant: le froid est mordant en quelques secondes dès que l’on quitte l’enceinte du kayak que l’on a déjà péniblement réchauffée. L’humidité est pénétrante, les mains gourdes cherchent refuge sous le gilet, on s’assoit vite à l’abri du vent, recroquevillé, fouiller le sac étanche à la recherche d’un peu de nourriture se fait sans conviction.

Ah et le paysage ? Bien, bien, des nuages, des vagues, de la pluie, la sensation persistante que le pire est à venir. De temps en temps une grange à la peinture vive égaye la morosité du reste, cela ne dure cependant pas. Et le moral ? Nickel.

Après 5h de navigation, on déclare forfait, on accoste près d’un champs qui semble assez plat pour le bivouac. Près d’une de ces granges peintes, on arrime la tente avec les kayaks. Un type vient nous voir, c’est son champ, il n’est pas très content. Nous n’avons pas du tout l’intention de bouger, lui ne veut pas qu’on fasse caca partout (c’est ses mots): l’accord est facile à trouver..

J2: La distance parcourue hier n’est pas fameuse, avoir mal partout au bout de 2h de nav n’était pas prévu. Le temps que les corps se fassent, il faudra encore serrer les dents quelques jours. De nouveau, des vaguelettes, de la pluie et du vent. Cependant, il est très appréciable de voir que les éléments ont bien moins de prise que lors d’autres activités: le port de la combinaison sèche avec la veste imper par dessus (pour la capuche et l’apport de chaleur) rend l’incidence de la pluie sur le confort extrêmement faible.

Nous continuons de parcourir le fjord en essayant de maintenir un bon rythme, nous voulons arriver au premier portage ce soir. La première pause se fait près d’un phare, une grange nous coupe du vent pour une dizaine de minutes. La pointe forme deux alcôves, l’une est abritée des vagues, l’autre non. Nous minimisons leurs effets: on se retourne tous les deux au départ: kayaks remplis d’eau ballotés dans le varech sur galets glissants. Yann perce sa combi. La remise proche est ouverte et nous abrite pour la réparation. Les kayaks sont vidangés, l’équilibre du chargement vérifié et le tout est porté du coté abrité. Départ sans difficulté, gain en expérience notable.

La côte défile, le relief dans les nuages, un peu de neige, des rochers à fleur d’eau, les criques s’enchainent, tirer au plus court, jouer avec le sens des vagues et du vent. En fin de journée, un pont enjambe la fin du fjord, de l’autre coté, une étendue d’eau se vide, marée basse. Le courant créé est fort mais il est impossible de débarquer ici, portage trop long. Pagayer comme un forcené, grappiller mètre par mètre jusqu’à pouvoir sortir sur un coté de la veine. J’échoue le kayak et recommence l’opération avec celui de Yann. On avance tant bien que mal sur les bas fonds jusqu’à finir par tirer les kayaks sur la vase.

Au bout, rien d’accueillant pour la tente, un peu en hauteur, une maison, un jardin, seul endroit où il nous serait possible de bivouaquer. On explique notre situation en grelotant aux propriétaires: en plus de l’espace plat nous avons le droit à la douche, au thé et aux gaufres sur canapé moelleux. Bonheur indescriptible de l’accueil chaleureux.

J3: La tente est pliée, les kayaks vidés et les équipements prêts pour le portage de 3km. On va saluer nos hôtes. Ils ont trouvé une remorque. Une remorque pour les kayaks. Une remorque pour notre portage de 3km. Ahurissant. On sangle le tout, 20min plus tard nous débarquons les affaires dans la neige du bout du fjord, remplis de gratitude. Les kayaks glissent dans la neige et rejoignent l’eau calme. Les montagnes sont apparues, les traces humaines s’estompent, le voyage commence.

Plaisir immense du kayak qui fend l’eau en silence, laissant sa trace s’agrandir sans déformation aucune. Mais à mesure que le fjord s’élargit, les vaguelettes grimpent et bientôt s’ouvre à notre droite un autre fjord, lançant son courant dans notre travers. Première confrontation avec les vagues croisées: celles des deux fjords se rejoignent, se percutent et forment des pics qui brinquebalent le kayak dans un enchainement impossible à déterminer. Seule la vitesse diminue l’effet, je distance Yann et essaye de terminer cette traversée au plus vite. Quelques regards lancés derrière, son déplacement est erratique. J’accoste tant bien que mal, retourne le kayak pour monter seulement la poupe sur le bord, prêt à repartir au cas où il se retourne: ce qu’il fait à 40m du rivage. A deux, nous arrivons à ramener le kayak remplit d’eau sur le bord pour le vider. Transis, nous nous abritons du vent derrière une grange croulante.

Nous pourrions poser le bivouac là mais l’après-midi ne fait que commencer, le mauvais temps est installé, longue discussion. Le premier départ en ski de rando est accessible dans la journée, c’est un bon objectif. Nous imaginons qu’une cabane nous y attends, l’idée est motivante, on l’a construit carte en main et on y donne du poids: « c’est le plus haut sommet des Alpes de Lyngen, il y a forcément quelque chose », « le petit chemin là semble desservir un point noir », etc.

Nous longeons la côte mais celle-ci tombe à pic, roche puis forêt d’arbuste au dessus, aucun point où accoster, il serait mauvais de se retourner ici. J’aime cette ambiance, l’eau sombre, les nuages qui s’accrochent de part et d’autre des flancs du fjord et finalement rien d’autre à faire que de contempler l’ensemble, le rythme constant de la pagaie devenant parfois inconscient.

La première crique est accueillante, les bas fonds révèlent la transparence de l’eau, on part explorer les hauteurs, aucune construction, on repart. La seconde crique se dessine ainsi: à droite, un peu en surplomb, une maison d’une certaine importance tombe en ruine, les chambres se dévoilent sous le toit béant, au centre, proche du rivage, deux bâtissent basses aux toits recouverts d’herbe et une roulotte, au loin, un bateau au mouillage et un autre, peu reluisant, repose sur une rampe d’accès en bois.

On essai chaque porte en façade: toutes fermées. Mais celle de coté s’ouvre sur une petite pièce de 4 ou 5m2. Deux lits, une table, le rêve. L’eau est rentrée dans les affaires de Yann, le chauffage est lancé, sa puissance est lamentable, tout juste bon à faire sécher le saucisson placé à 5cm.

J4: Départ tardif, le temps de changer de configuration: ski de rando, 2 jours d’autonomie de nourriture, 2 bivouac prévus. Direction le Jiehkkevárri, point culminant à 1834m. Départ le long d’une rivière aux ponts de neige inquiétants, les traces ne sont pas légions et semblent très anciennes. Sans topo, sans carte précise, nous montons au jugé, l’impression d’ouvrir une nouvelle route quand les traces disparaissent définitivement. Le vent et le froid nous pousse à faire la pause de 12h sous la tente, la fatigue aussi, plus présente qu’à l’accoutumé.

Vers 16h, après avoir esquivé des pentes abruptes et vu les glaces d’un lac se décomposé en sérac sur tout son déversoir à pic, nous heurtons un cirque de barres rocheuses. La visibilité est mauvaise et aucun itinéraire clair se dégage. Nous tournons encore un peu pour voir ces faces sous d’autres angles mais sans résultat. Bivouac au milieu de roches habillées de glace sculptées par le vent, paysage en noir et blanc. Un mur de bloc de neige est monté autour de la tente, le coin est oppressant, de la montée aux montagnes alentours, difficile de croire que nous sommes à moins de 1500m.

Le vent se lève en début de soirée et augmente rapidement, la tente est secouée comme rarement nous avons connu, la neige rentre par tas à l’intérieur, poussée à travers la moustiquaire par la pression des rafales. Comme à son habitude, Yann arrive à dormir, moi je me fais claquer par la toile et sens mon sac de couchage s’alourdir à mesure que l’eau s’accumule à l’intérieur. Les mouvements sont maintenant prohibés, chacun d’eux agglomèrent les plumes entre elles engendrant l’effondrement de l’isolation.

Une attache de la tente casse, une partie de la tente se promène dans le vent. Impensable de sortir, tout à l’intérieur de la tente est recouvert de neige, les godasses en sont remplies. J’ouvre au couteau la tente intérieure et tire la toile vers le sol tandis que Yann passe les bras à travers l’ouverture et tente de rattacher la tente au ski. L’ensemble des manœuvres se fait à la frontale avec les bourrasques de neige passant sans cesse dans le faisceau, quand est ce-que le jour se lève ? La tente vacille toujours mais la situation est plus stabilisée, nous devons encore patienter, les sacs de couchage sont comme deux serpillières mais l’isolation encore suffisante.

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